15 décembre 2016

« Salle du Petit Hotel complète… 25 « migrants »… On fait notre part, on essaye… »

By Olivier Marie In Actus

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Je ressens toujours une part d’indécence à évoquer les meilleurs adresses de Bretagne à l’heure où les hommes, les femmes et les enfants d’Alep se font déchiqueter sous les bombes et où d’autres se noient en Méditerranée. Et puis, en ce début décembre douloureux, un sms :

« Salle du Petit Hôtel complète ce midi… 25 « migrants » et 5 « accompagnateurs »… on fait notre part… on essaye. »

Je ferme les yeux. Eux évidemment. Je m’enthousiasme, le félicite, le presse de m’en dire plus demain, de me faire partager cet instant rare. Je ne vais naturellement pas courir à Portivy appareil en bandoulière comme un voyeur. Ce repas est leur. « Mais veux-tu que l’on en parle dans les jours à venir ? » Réponse : « On ne veut pas que ça ressemble à une action médiatico-économique et marketing. On veut juste leur faire plaisir… peut-être en parler après coup… » Je reçois un autre message le soir : « C’était grand, enrichissant, émouvant… je vais te l’écrire si tu veux bien… »

Voici donc les mots d’Hervé Bourdon, chef du Petit Hôtel du Grand Large à Portivy :

« Le 27 octobre 1922, les fascistes italiens marchent sur Rome. Avec le succès que l’on sait. C’est ce jour-là que mes aïeux transalpins choisissent de quitter leur pays. Bon, c’est vrai, ils étaient communistes. Et on les avait prévenu. Alors ils n’ont pas eu le temps de prendre grand chose. Deux, trois papiers, leurs trois enfants, dont ma grand mère Carolina Maffenini. Ils habitaient dans les montagnes, la frontière n’était pas loin. La France non plus.

Voilà pourquoi je suis là. Je le sens encore dans mes veines.

Alors quand j’entends, depuis quelques années, toutes ces histoires de « migrants », tout résonne au fond de mon cœur. L’histoire de tous ces hommes et femmes perdus corps et âme en Méditerranée, Aylan sur la plage, son petit bras le long de son corps, la saleté de journaliste hongroise faisant un croc-en-jambe à un réfugié qui court avec son enfant dans les bras pour passer la frontière le plus vite possible et qui s’étale lamentablement… Dans un film avec De Funès ou dans un épisode de Bennie Hill, ça m’aurait peut-être fait rire, là, ça me donne envie de gerber.

Mais qu’est-ce que je peux faire ici, à Portivy, avec ce métier qui demande tant ?

Puis « La Jungle » est démantelée sur ordre de Bernard Cazeneuve, notre nouveau Premier Ministre. Et tous les réfugiés sont disséminés, éparpillés, sans autre forme de procès, aux quatre coins du pays, avec la promesse que les compteurs repartiront à zéro pour eux. J’apprendrais plus tard qu’il n’en est rien, que presque aucun des réfugiés n’a vu son statut « réinitialisé », ni n’a eu accès aux services – promis par monsieur Cazeneuve et ses oiseaux de mauvais augures – d’avocats ou assistants sociaux.

C’est la réalité. C’est un autre problème.

Bref, 25 d’entre eux arrivent à La Trinité-sur-Mer, à quelques encablures de la maison qui a vu naître Jean-Marie Le Pen en 1928. Quelle ironie ! C’est réjouissant.

Avec Catherine, nous savions que nous souhaitions faire quelque chose.

Et si on les invitait au restaurant ?

Vendu.

Contact est pris avec l’association qui s’occupe de nos futurs invités.

On va leur faire le grand jeu ! Menu dégustation et tout le toutim !

Oui, mais non. En fait, non. Pas du tout.

Parce qu’ils « n’aiment rien » nous assure-t-on ! Ces jeunes – ils ont entre 19 et 29 ans, viennent d’Erythrée, de Somalie, du Soudan et d’Ethiopie – pour beaucoup, sont nés avec la guerre ou la famine, ou les deux.

Alors ce n’est pas vraiment qu’ils n’aiment rien, mais plutôt qu’ils ne connaissent pas. La gastronomie est le cadet de leurs soucis.

Evidemment. J’aurai dû y penser.

Mais alors, finalement, si je creuse un peu, mon désir de leur faire plaisir, ne serait-ce pas, au fond, mon égo que j’aurais envie de caresser via ma cuisine ? Je fais fausse route. Ce n’est pas ça la générosité. C’est tout l’inverse.

Allez ! Google.

Bingo ! Je trouve le point commun à tous ces pays.

Le Berbéré.

Le Berbéré est un mélange d’épices qui sert de base à l’élaboration de tous les plats – ou presque – des pays d’origine de nos amis.

Le Berbéré, à l’instar du Raz El Hanout des pays du Maghreb, est différent dans chaque famille, seule la base reste la même. Tant mieux, ça me laisse un peu de latitude. Une chose est certaine et on ne doit pas revenir dessus : on ne joue pas avec les épices, faut que ça envoie, et du lourd !

Je me lance un jour de fermeture. Et plus j’avance dans la préparation, en faisant torréfier le fenugrec, griller la cardamome, émincer les piments oiseaux… puis me revient en mémoire une histoire lue il y a quelques années dans un quotidien national, juste après la vague d’attentats meurtrière ayant eu lieu à Londres.

« La police, les services anti-terroristes et les démineurs ont aujourd’hui bouclé un quartier entier de la City. En effet, une odeur inconnue envahissant le périmètre, plusieurs habitants ont alerté les services de police, évoquant la possibilité d’une attaque chimique… Après avoir dûment quadrillé le pâté de maison, les policiers en tenue de combat ont resserré leur maillage jusqu’aux cuisines d’un restaurant thaïlandais dans lequel le chef préparait tranquillement une pâte de curry rouge ! »

Vous voyez le tableau ?

Pour tous ceux et celles qui nous ont fait l’honneur de passer à Portivy goûter notre cuisine, vous savez que les épices n’y ont pas une place prépondérante. Je laisse ça au Pirate de Cancale ! Et là, ce qu’il y a au fond de ma casserole, c’est comme si Olivier Roellinger avait sniffé 15 grammes de cocaïne tout en passant du côté obscur de la Force après avoir été adoubé Chevalier Sith !

Mais c’est bon. Sophistiqué et complexe. Mais clairement fait pour des lèvres, des langues, des estomacs (je m’arrête là) autres que les nôtres. J’ai peur d’avoir « chargé la mule », comme on dit chez nous, d’y être allé un peu fort.

On verra bien.

Ils arrivent vers midi, accompagnés par des bénévoles motorisés et, comme c’est encore un peu tôt pour nous, ils s’égayent dans la nature avoisinante. C’est décembre à Portivy. Il n’y a pratiquement personne. Il fait beau. Une nuée de Blacks remplit le petit port. Du jamais vu ici.

Tiens, tous les volets roulants de la maison qui fait l’angle de la rue sont fermés, j’aurais juré le contraire il y a une seconde.

Oui, vous avez bien lu.

Il paraît même qu’à Billiers, le centre qui devait accueillir quelques réfugiés a brûlé quelques jours avant.

Nous n’avions parlé à personne de notre envie de recevoir ces déracinés, nous n’avions pas envie de voir débouler devant notre restaurant pendant le déjeuner une myriade de fachos bardés de banderoles et de mauvaises intentions. Nous n’aurions pas supporté.

Le moment a été extraordinaire.

Le poisson a été trop cuit, j’en aurai pleuré, mais is détestent les cuissons nacrées.

Le riz était Basmati, chez eux, c’est le riz des grands jours.

Et le Berbéré ? Comme une lettre à la Poste ! Pas une goutte de sueur ! Il n’y en a pas un qui ait guidonné ! Une friandise juste épicée pour les gars ! Des bouches en acier galvanisé ! On a tous halluciné en cuisine.

Les applaudissements ont été comme nos invités : nourris.

Les sourires francs et massifs.

Les poignées de main viriles et juste un peu plus longues que ne le veux l’usage, pour que ne passe pas que la politesse, mais aussi la sympathie, la reconnaissance, la joie d’être là, la générosité et cette fameuse fraternité inscrite en défonce et gravée aux frontispices de nos Hôtels de Ville, de nos hauts-lieux d’Histoire et de nos centres de décision d’Etat.

Après, on a fait comme les jeunes couples qui sortent du restaurant le premier soir : on est allés au cinéma.

La mairie de Quiberon, via notre extraordinaire et grande amie Laurence Forin, nous a offert une séance gratuite : deux Charlie Chaplin (film muet, barrage de la langue oblige) pas piqués des hannetons.

Les rires étaient à gorges déployées.

Si seulement la vie ne pouvait être emplie que de moments comme ça. Des moments où l’on ne sait plus qui donne et qui reçoit. Des moments où tout est simple. Des moments où les hommes ne sont que des hommes. Sans peur de l’autre. Sans crainte de perdre. Sans honte d’aimer.

Tout cela fait revenir une histoire en ma mémoire, une histoire de la sagesse du monde arabe et musulman :

« Un matin de soleil, un homme très riche emmène sont fils en haut d’une montagne, ils gravissent la pente jusqu’au sommet. Une fois arrivés et dans un grand geste embrassant la totalité du territoire s’étendant sous leurs yeux, le père dit à son fils :

– Regarde, un jour tout sera à toi !

Un matin de soleil, un homme très pauvre emmène son fils en haut d’une montagne, ils gravissent la pente jusqu’au sommet. Une fois arrivés et dans un grand geste embrassant la totalité du territoire s’étendant sous leurs yeux, le père dit à son fils :

– Regarde. »

Hervé.

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10 Comments
  1. Rezelman 15 décembre 2016

    Très ému de ce témoignage. On fait ce qu’on peut, comme l’histoire du colibri… Et ce qu’on peut ne se mesure pas, c’est un signe de grande humanité. Marc

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  2. camille 15 décembre 2016

    Texte et acte citoyen tres touchant.
    Originaire de la région d’Auray, je me suis exilée à Paris. J’exerce depuis 2012 le métier d’assistante sociale.
    C’est un métier qu’on méconnaît. Trop. Qui subit de lourds préjugés. Je travaille et défends cette cause qui est l’accueil des migrants. J’interviens auprès de femmes enceintes migrantes. Tous les jours de la semaine, nous les accueillons, nous les soutenons, nous les écoutons. Pour de vrai. On balise surtout leur nouvelle vie, en prenant en compte leur histoire souvent difficile et cruelle. Nous mettons en œuvre ce qui est possible avec les moyens que l’état nous concède pour qu’elles puissent jouir de leurs droits et de l’humanité dont elles méritent. Je n’estime pas être un oiseau de mauvaise augure comme vous le notez Hervé. Ça me fait même mal de vous lire. Effectivement nous n’avons pas toujours de bonne nouvelle à apporter à ces familles. Et c’est nous qui sommes mandatés pour les annoncer. Mais croyez-moi Hervé, c’est avec beaucoup de peine, parfois même la gorge nouée que nous transmettons les informations. Nous sommes spécialisés en droits des étrangers et nous faisons toujours notre possible dans la limite de ce que l’on nous donne. Nous défendons la même cause. Différemment mais nous souhaitons qu’une seule chose, qu’ils soient, tous autant qu’ils sont, accueillis dans la dignité. Je me bats pour que ces femmes puissent accueillir leur bébé et construire leurs familles dans les meilleures conditions possibles malgré la grande précarité et leur parcours d’errance. Impuissantes on écoute, partageons un thé, un café, juste un moment.
    Il est trop facile de réduire notre corporation à des oiseaux de mauvaise augure. Pour beaucoup de ces gens nous sommes les seuls à pouvoir les faire accéder à leurs droits aussi minimes soit-ils et sommes synonymes d’espoirs. Ces femmes nous le dise. Elle nous remercie. Nous ne pouvons pas faire plus que ce que l’on nous donne mais on aide, on accompagne et nous sommes tous les jours révoltés par l’injustice et l’accueil qui leur est réservé. On a mal aux tripes. J’ai mal à la France. J’aime mon métier et je suis fière d’être une lueur d’espoir dans leur parcours de vie sinueuse.
    J’espère avoir le plaisir de vous croiser et partager un café pour que nous puissions refaire ce monde dans lequel nous évoluons aujourd’hui.
    Avec tout mon respect,
    Camille LM

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  3. Lise 15 décembre 2016

    Magnifique initiative, rien à redire, chapeau bas. Néanmoins, petit bémol sur « ces oiseaux de mauvaise augure » concernant les Assistants de Service Social. En effet ces derniers ne disposent d’aucun moyens d’action (et pour cause je fais partie de ce ce corps de métier) pérennes, merci les politiques !!!! Dans tous les cas chapeau bas.

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  4. jcfrog 16 décembre 2016

    Que ça fait du bien, bravo et merci!!!!! 🙂

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  5. ASTRID JACOB 16 décembre 2016

    BRAVO A VOUS !!!

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  6. vecchiarelli 17 décembre 2016

    Quel beau témoignage… Merci

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  7. Dielphine 19 décembre 2016

    Tellement bien écrit, bien fait et bien dit. Ca fait du bien de commencer la semaine avec çà. Je voudrais essayer de faire ma part, moi aussi.

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  8. Charlie 29 19 décembre 2016

    Merci pour ce beau message et quel bel exemple.

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  9. Lechevallier 4 janvier 2017

    Bonjour,

    Merci de bien vouloir m’adresser les actualités culinaires rennaises.

    Cordialement
    Catherine Lechevallier, conseillère en séjours

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  10. Hervé Bourdon. 16 janvier 2017

    Chère Camille LM, chère Lise,
    je me dois de vous répondre pour lever un quiproquo. Quiproquo sans doute dû à un défaut de rédaction de ma part et duquel je tiens à m’excuser. En effet, lorsque je cite « Bernard Cazeneuve et ses oiseaux de mauvais augures… », je le place en apposition entre deux tirets et ne les amalgame en rien avec les avocats et les personnels des services sociaux que je cite juste après ! Ce que je dénonce, ce sont ces vilains oiseaux (les politiques, les décisionnaires des préfectures, en bref, tous ceux qui ont le pouvoir de faire des promesses et de ne pas les tenir ! Tous ceux qui laissent pourrir la situation maintenant que la « jungle » est rasée !), car ces vilains oiseaux ne donnent pas ou extrêmement peu accès aux services promis des avocats ET des personnels extraordinaires des services sociaux qui se démènent avec le peu qu’ils ont en effet. En vieillissant un peu, en observant beaucoup, je me suis rendu compte que la solution vient TOUJOURS des citoyens, car ils sont les seuls à rester humains. Les politiques récupèrent, se donnent des grands airs, croient bien faire, se gobergent de leurs pouvoirs minuscules et de leurs souliers brillants mais ils ne changent pas le monde. Souvent ils l’empêchent de tourner, parfois ils le salissent et trop fréquemment encore le rendent invivable. Alors merci à vous, tous et toutes les Camille et les Lise, car peut être qu’un jour, nous aurons besoin de vous.

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« Salle du Petit Hotel complète… 25 « migrants »… On fait notre part, on essaye… »

par Olivier Marie temps de lecture : 7 min
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