20 avril 2020

Alea Jacta Est (pour de vrai et sans déconner)

Par In Actus

Sa parole, souvent pertinente, est écoutée dans le petit monde de la gastronomie. Et pourtant, l’homme se faisait médiatiquement rare ces derniers temps. Disparu des réseaux sociaux, il se concentrait sur son restaurant étoilé, ses jardins, ses proches, sa vie. Aujourd’hui, confronté à une crise sans précédent, Hervé Bourdon est touché. Alors il prend la plume. Pour dénoncer, fédérer mais surtout proposer et dessiner un autre demain. Goûts d’Ouest publie un texte reçu par le chef propriétaire du Petit Hôtel du Grand Large à Portivy.

« L’heure de la colère est passée. Le temps de la dépression aussi. Avec l’aide de ma famille et d’une pincée d’amis très chers, j’ai pu exsuder le fiel et les humeurs. Mais ce n’est pas un renoncement, ce n’est pas une résignation, c’est plutôt une sensation apaisée : avoir fait tout ce qui semblait faisable pour alléger la situation, s’être une fois de plus penché avec détermination et inquiétude sur le berceau de ce petit monstre que nous avons créé et dont la santé oscille toujours entre la fatigue et la resplendissance. Tout de même, cette fois-ci, il faut bien le reconnaître, la bête est malade. Bien malade. Mais nous ne sommes pas les seuls à observer avec une certaine sidération nos entreprises enfiévrées plonger vers un futur totalement incertain. 

Nous sommes légion.

Nous perdrions notre temps à chercher des coupables ou tenter de désigner des responsables, même si, parfois, nous rêverions de mettre au pilori certains, qui, par leurs actes stupides, leurs paroles infantilisantes et leurs décisions iniques tentent de nous renvoyer une image miroir docilement affaiblie de crétin irresponsable. Ce n’est pas la solution et, honnêtement, je pense qu’ils font ce qu’ils peuvent, les pieds et la langue englués dans les circonvolutions des couloirs du pouvoir.

Antoine de Saint-Exupéry disait : dans la vie, il n’y a pas de solutions ; il y a des forces en marche : il faut les créer et les solutions suivent.

Nous sommes une force en marche. Nous les restaurateurs qui ne trichons pas, nous qui avons la foi. 

Comment nous reconnaître ? C’est très simple, nous sommes aujourd’hui les plus fragiles. Car nous vivons déjà dans un monde qui ne nous ressemble plus, qui n’est plus adapté à nos méthodes de travail et de pensée. Nous subissons une vision du monde qui nous est désormais totalement anachronique. 

Cet épisode viral est une opportunité, une chance même peut-être. Mais pour cela il nous faut franchir le Rubicon et pénétrer de plain-pied dans la République du Bon Sens.

C’est maintenant qu’il faut agir. Nous n’avons fait qu’amorcer le mouvement et nous continuerons tant que cela sera possible.

Il nous faut de l’aide et c’est là que tu interviens. Ne rechigne aucunement sur les annulations de charges sociales et fiscales. N’hésite pas à nous rembourser rapidement les heures de chômage partiel de nos employés, avance-nous l’argent qui sera nécessaire à éviter notre fin prochaine. Et après ? 

Récompense-nous ! Aide-nous à répandre le virus du sain, du bon, du vertueux !

Cesse de nous abasourdir de tes charges herculéennes qui nous affaiblissent ; aujourd’hui, il nous faut travailler 3 mois et demi sur 12 exclusivement pour toi et cela nous rend faibles au premier grain de sable. A la première dent du rouage qui cède, nous glissons vers l’abîme.

C’est nous que tu dois rendre forts et solides. Prends l’argent là où la bêtise – ou l’inconscience – paraît.

Baisse immédiatement la TVA sur les fruits et légumes de saison ! Augmente tout de suite celle des produits hors sol, hors vie, hors saison ! Ce n’est pas du protectionnisme, c’est du bon sens.

Aménage des abattements de charges pour les restaurants qui ont besoin d’employer plus de personnel car ils n’utilisent que des produits frais, des produits qui réclament à la fois plus de main d’œuvre et de savoir-faire !

Exonère de taxe d’apprentissage ceux qui emploient un apprenti et double la taxe de ceux qui refusent d’en rechercher un ou une !

Allège la fiscalité de ceux qui privilégient la consommation locale et saine !

Il y a tant à faire.

Changeons de paradigme : la marge n’est pas une fin, c’est la possibilité de faire mieux, pas forcément faire plus. C’est la guerre, ai-je entendu dire, c’est bien là le moment où le courage se cristallise et où l’histoire sort ses pierres blanches, celles qui marquent à jamais. »

Hervé Bourdon

Écrit par Olivier Marie

Journaliste culinaire professionnel écumant les salles de restaurant et les cuisines de l'Ouest depuis plus de dix ans.
3 commentaires
  1. DENAIS Marie-Christine, 20 avril 2020

    tant de bon sens, dans cet appel à rendre justice à ces ouvriers du bon manger et du sain,

    Répondre
  2. Sylvain 21 avril 2020

    Merci pour ce texte magnifiquement écrit,
    Merci pour cette citation qui me parle tellement,
    et bravo pour vos idées concrètes que nos gouvernants devraient mettre en place pour remettre un peu de bon sens dans “le système” .

    Répondre
  3. Jean-Serge Couraud 23 avril 2020

    Puissant et juste !

    Vis pacem para bellum !!!
    La parfaite critique est appuyée de solutions réalistes et pragmatiques …
    Il faut donner de l’ampleur à ce cri viscéral.

    Que la dramatique opportunité de l’instant ne retombe pas comme “un soufflé improvisé”… jsc

    Répondre

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.

Alea Jacta Est (pour de vrai et sans déconner)

par Olivier Marie temps de lecture : 3 min
3