7 mai 2020

L’ordinaire de l’armée des ombres

Par In Actus

On ne les a pas vus distribuer le repas d’une main et dégainer le selfie de l’autre. On ne les a pas vus non plus s’afficher faussement masqués à la une des médias et on ne les a enfin jamais lus dans les listes des chefs remerciés ci et là. Même les soignants et les sans domicile fixe ne savent qui remercier. « Un nom au moins pour que l’on puisse leur dire tout le bien qu’ils nous ont fait pendant cette période compliquée ? » Non rien, pas un nom, pas un visage. L’anonymat le plus complet, de celui qui impose le respect. 

Ces anonymes sont des Rennais. Des femmes et des hommes cuisiniers, pâtissiers, maraîchers, éleveurs, crémiers… Une vingtaine de bonnes volontés se lèvent ce 24 mars 2020. Certains ne se connaissent pas, mais tous ont cette envie de « faire quelque chose » avec un seul mot d’ordre, comme une urgence : « allez, on y va, on y va ! » Qu’importe la logistique « on se débrouillera ! » Qu’importe l’état des stocks « on fait avec ce qu’on a ! » Ils et elles font ce qu’ils et elles savent faire : cuisiner, nourrir, partager, donner du plaisir et du réconfort. Ils mobilisent leurs producteurs locaux et, par binômes, parce que la cuisine est toujours une histoire d’équipe, ces femmes et ces hommes livrent quotidiennement, pendant quatre semaines, plus de 3000 plats salés et sucrés à une trentaine de services du CHU de Rennes. Une initiative rendue également possible par l’intermédiaire de l’association Les P’tits Doudous de l’hôpital. Personne ne se connaissait avant. Demain, ils se retrouveront peut-être pour se regarder fièrement et échanger de vive-voix ?

Et puis, lorsqu’on leur impose des normes, lorsqu’on veut les cadrer ou, comme ils disent, leur faire « laver la salade à la javel, » ils se détournent à contre-coeur de l’hôpital. « Pourquoi continuer alors que nous ne sommes plus en mesure de donner du plaisir aux soignants ? » s’interrogent-ils alors. « Pas question d’aller à l’encontre de nos valeurs, de la cuisine et des produits que l’on veut défendre ! » L’enthousiasme toujours chevillé au corps et ragaillardis par tous les messages poignants des soignants, ils se penchent alors vers celles et ceux qui ne font aucune affaire de rien, celles et ceux qui, dans la rue, ont souvent souri en ouvrant ces boites qui améliorent leur quotidien, celles et ceux qui n’ont pas les moyens d’envoyer un mail de remerciement. Pas grave, les anonymes n’attendent rien. 

Avec l’aide de l’association Utopia 56 et du Secours Populaire, les repas reprennent pendant trois semaines : plus de 400 plats salés et sucrés par semaine, 140 par maraude. Toujours en binômes, toujours en équipe, toujours soudés. La cuisine avec un grand C comme celui qui bat dans leurs corps aujourd’hui angoissés. Bientôt, les anonymes vont devoir se concentrer sur leurs affaires. Ils ne savent pas de quoi l’avenir sera fait. Certains ne savent pas si leur restaurant va tenir. D’autres n’ont même pas de restaurant. Une autre urgence, la leur.

Dimanche ne sera pas leur dernière maraude, mais une simple pause, le temps de se sauver, le temps de se bagarrer à leur tour. Pas question, pour ces anonymes, de tirer un trait définitif sur leur groupe rennais. Pas question de refermer cette porte au moment où d’autres s’entrouvrent. « Nous devrons, plus tard, continuer à cuisiner pour les plus démunis ! » Une promesse est née, celle de l’ordinaire de l’armée des ombres (1).

Olivier Marie

(1) Ordinaire : cantine dans le jargon militaire

Écrit par Olivier Marie

Journaliste culinaire professionnel écumant les salles de restaurant et les cuisines de l'Ouest depuis plus de dix ans.

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L’ordinaire de l’armée des ombres

par Olivier Marie temps de lecture : 3 min
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