22 mai 2012

Petite chronique du Grand Large

Par In Actus

La France compte 65 millions d’habitants et autant de sélectionneurs de l’équipe nationale de football, a-t-on souvent l’habitude d’entendre. C’est sans compter sur les 65 millions de critiques gastronomiques ! Les Français cumulent les mandats, c’est dans leur nature.

En effet, allons donc faire un petit tour sur la toile afin de mesurer cette spécificité nationale. A l’heure du « j’aime-j’aime pas », démocratisé par les sites sociaux, on retrouve, éparpillés ci et là, une myriade de site spécialisés dans la critique de restaurants. En général, les sites eux-mêmes n’émettent aucune opinion sur les restaurants présents mais préfèrent en laisser la charge aux utilisateurs. C’est moins cher que d’employer des critiques et que de payer leurs additions.

En véritables saprophytes, ces sites, au contenu proche du néant, ne doivent leur existence qu’au bon vouloir des internautes qui les remplissent. Ils ne sont que des boutures informatiques sans valeur ajoutée qui pullulent avec l’unique objectif d’attirer suffisamment de « clics » et inciter les annonceurs à dépenser leurs picaillons sur leur page. Imaginez un quotidien, une revue, un magazine qui laisserait ses lecteurs faire le contenu éditorial sans même le regarder et qui ne s’occuperait que de contacter les régies publicitaires afin de leur fourguer de l’espace. Voilà ce qu’est aujourd’hui la majeure partie de l’offre internet en matière de critique gastronomique. Insupportable ! Pourquoi insupportable ? Mais tout simplement parce que l’on y voit fleurir tout et n’importe quoi et surtout une nouvelle race d’être humain : les « Incogninautes », aussi appelés les « Pseudonautes ». Cette branche de l’espèce humaine, filiation directe de celle qui émergea en d’autres et sombres temps…

Les Incogninautes

Pourquoi donc les appréciations négatives des Incogninautes sont-elles aussi fielleuses et cruelles ? Les mots sont toujours très (trop) durs ! Je ne crois pas qu’il existe de sites où les bouchers soient ainsi évalués sur la tendreté de leur viande, ni même de sites de chirurgiens appréciés pour leur capacité à réduire correctement une fracture, de policiers (ah si, il existait mais il a été interdit), de chauffeurs de taxi ou de professeurs des écoles (interdit aussi)… Mais voilà, la gastronomie est inscrite au patrimoine mondial immatériel de l’Unesco. Nous sommes un pays de gourmands, de gourmets… et de gens qui pensent savoir. Doit-on pour autant supporter ces critiques gastronomiques autoproclamés ?

Je discutais il y a peu avec un de mes éminents confrères qui pousse le sens du travail bien fait au rang des beaux-arts. Les évaluations négatives sur son restaurant sont insignifiantes, quasi inexistantes. Mais il se souvient encore du mal que lui ont fait certains clients via internet il y a plus de deux ans ! En effet, des clients ayant réservés à 20 heures sont arrivés à 22 heures, raides comme des poissons de ligne, sans une once de gêne. Quand on leur a fait remarquer gentiment, tout en honorant parfaitement leur réservation et en les servant comme il se doit, ils n’ont rien dit mais ont laissé sur un de ces fameux sites que « vraiment, l’accueil est déplorable dans cet établissement ». On croit rêver.

Allez, encore une petite ! Sur un site bien connu, un client insatisfait taxait ma purée au thé fumée « d’industrielle ». Mon dieu, si Sébastien, mon second, qui passe tous les jours au tamis et à la main quelques kilos de pomme de terre (véritable bintje de Jean-Yves Le Visage à Erdeven et fumée au thé Tarry Soochong de Mariages Frères) avait lu ça, il serait devenu sans doute écarlate de rage et, en prenant en compte la largeur de ses épaules et la musculature de ses petites gambettes, il n’aurait pas fait bon rester dans la cuisine !

Osez vous montrer et argumenter !

Tous les restaurateurs vous diront qu’ils s’en fichent mais ce n’est pas vrai. Cette acidité, ces rugissements nous font mal. Car évidemment, comme toute personne normalement constituée, nous ne nous souvenons que des trains qui arrivent en retard ! Et sur 98,5% de gens heureux d’être venus nous voir, les 1,5% de mécontents resteront longtemps, péniblement, comme un clou dans une chaussure.

On adorerait, mais on ne peut pas plaire à tout le monde, désolé. Personne n’est à l’abri d’un service un peu moins réussi… Comme un peu tout le monde dans tout les métiers… humains.

So what ? Splendide outil sensé améliorer la communication entre les êtres et favoriser les relations, internet ne s’est-il pas transformé en un vaste système impersonnel et inhumain donnant blanc-seing à tous les délateurs ?

Mais que les mécontents fassent comme les gens heureux ! Qu’ils disent, de visu, ce qui leur a déplu que diable ! Qu’ils fassent valoir leurs arguments, qu’ils écoutent les nôtres ! Qu’ils osent enfin se montrer, qu’ils arrêtent de sortir de nos restaurants sans croiser notre regard ! Qu’ils cessent de fomenter leur régurgitation malsaine avec l’intention de nuire longtemps – car oui, internet à la mémoire longue.

Car croyez le bien, ce qui nous anime avant toute chose, c’est bien le désir de faire plaisir. Et c’est d’ailleurs peut-être pourquoi la majorité des évaluations sont très agréables à lire…

 

Hervé Bourdon – Le Petit hôtel du Grand Large – Portivy

 

Écrit par Olivier Marie

Journaliste culinaire professionnel écumant les salles de restaurant et les cuisines de l'Ouest depuis plus de dix ans.
6 commentaires
  1. Alexandre 22 mai 2012

    Ça te manquait, la rédaction hein? 😉
    Un beau coup de gueule bien torché.
    Et vive la purée !

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  2. Gentil 22 mai 2012

    On dirait que le chef ne se sert pas de la plume d’oie que pour épépiner les groseilles et c’est tant mieux.
    Malheureusement, la molécule qui inhibe le gêne de l’envie de nuire n’a pas encore été isolée. Une seule certitude, elle est universelle et on n’en trouve aucune trace dans la purée au thé fumé. Comme on dit sur internet, la bave du chien crado n’atteint pas la blanche caravane qui passe. Et Dieu reconnaîtra ses chiens.

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  3. Maunoury-Chaumette 22 mai 2012

    Savamment épicé mais ne mâchant pas ses mots, ton texte est à l’image de ta cuisine, un régal.

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  4. seychelles 23 mai 2012

    Très bel article…. un sans faute!!!
    Je dirais une seule chose, nous sommes le métier le plus critiqué sur le web, taper n’importe quel restaurant dans un moteur de recherche, il en sortira en premier son site internet, puis des sites de critique….
    Alors s’il vous plaît, laissez les passionnés travailler et soyez compréhensifs…. Merci

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  5. Katia 23 mai 2012

    Bravo Hervé, je n’aurais évidemment jamais su écrire aussi bien le fonds de nos pensées à tous. Et quel plaisir de te lire, encore une fois !

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  6. Katia 23 mai 2012

    Petite anecdote : la semaine dernière, une cliente a téléphoné pour faire part de son mécontentement suite à une soirée passée dans notre restaurant ; j’étais en RV avec un fournisseur, je n’ai donc pas pu prendre son appel. Voici ses paroles “dites-lui de me rappeler immédiatement si elle ne veut pas que je lui mette un commentaire sur internet”. Après avoir discuté environ 20 minutes avec elle, j’ai compris que son but était que je lui envoie une invitation (pour 4 personnes) à revenir en échange de son “silence” sur les sites que nous connaissons tous.
    No comment.

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Petite chronique du Grand Large

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