1 octobre 2014

Des limites du repas spectacle…

Par In Actus

A-t-on atteint ce week-end à Nantes les limites de la cuisine spectacle ? Ou doit-on encore aller plus loin en dressant, pourquoi pas, des tablées de 300 personnes dans les allées du Struthof ? Jusqu’où irons-nous dans l’indécence ? Assez loin en fait puisqu’apparemment se taper la cloche dans une prison, déménagée il y a deux ans à peine, ne semble choquer personne et émoustille même Presse Océan qui y consacre pas moins de deux pages ! Permettez-moi, avec tout le respect et l’amitié que j’ai pour les deux chefs concernés, de trouver cette soirée, organisée avec légèreté par une société de communication, totalement indigne.

Allons donc, le Struthof, tout de suite les grands mots ! Assurément, mais la prison Lafayette de Nantes n’a-t-elle pas servi à enfermer en son temps des juifs avant déportation et des résistants, dont une partie des fameux 50 otages qui furent fusillés un peu plus loin ? Les nazis n’y ont-ils pas torturé des innocents ? N’a-t-on pas coupé quelques têtes dans la cour de cette prison ? N’y a-t-on pas entassé des hommes plus que de raison ? Deux ans, deux petites années après son déménagement en 2012, et voilà que certains se permettent de privatiser l’endroit, d’y faire la fête, de s’y trémousser en tenue de prisonnier américain, d’inviter des starlettes grimées en sexy matons… On y danse et l’on y régale donc des invités triés sur le volet de la jet nantaise et d’ailleurs. Certains me disent qu’il est bon d’apporter de la joie au coeur d’anciens lieux de malheur ! Pas de soucis Johnny, on se fait un petit Ihhlangwini à Robben Island ? « Quid de la Prison Saint-Michel à Rennes ? » me réplique-t-on non sans raison. C’est peut-être naïf, mais j’ai encore la faiblesse de croire à l’oeuvre du temps…

Des chefs en prison ? Au contraire, lorsque Eric Guérin investit la prison de Vannes (occupée celle-ci), c’est pour permettre à des détenus de « s’évader » le temps d’une bouchée. Leur faire découvrir autre chose que le steak frites, les ouvrir à la cuisine. Un moment de partage et d’émotion, relayé d’ailleurs l’année suivante par le club des chefs du Golfe du Morbihan. Une soirée festive en prison récemment déménagée ? Au contraire comme ce fut le cas en 2013 sur Rennes, avec cette dimension pédagogique affirmée qui fait toute la différence… Ah pardon, on me dit qu’il y avait une expo photo sur le thème de la prison à Nantes. Reste à savoir si les invités se sont plus tournés vers les images que vers leurs coupettes offertes.

Créateur des Dîners Secrets (et respectueux des gens et des lieux), Le Voyage à Nantes n’est en aucun cas à associer à cette « soirée indécente. J’ai été très étonné lorsque j’ai lu la presse. Et plutôt énervé car de nombreuses personnes nous ont appelés pour savoir si nous étions derrière ! lance Richard Baussay, organisateur des Dîners Secrets pour Le Voyage à Nantes. A un moment donné, il faut aussi réfléchir sur les lieux concernés… sinon tu n’as plus aucune valeur. » Magnifique idée, ces dîners secrets externalisés, qu’ils soient nantais ou non, ne méritent-ils pas en effet un minimum de réflexion de la part de leurs organisateurs ? Car ici ce ne sont évidemment pas les chefs qui sont en cause. Tellement sollicités, désireux de faire parler de leurs maisons dans une période économique compliquée, ils n’ont pas le temps et encore moins le recul pour mesurer la pertinence de leur présence.

L’un des gentils organisateurs de la soirée parle de cette prison comme d’un « lieu magique ». Allez tiens, une autre idée magique pour l’année prochaine : Le champs de tir du Bêle où furent exécutés en 1941 les résistants passés par la prison. On crée du lien avec la soirée précédente, c’est vintage, le son va bien donner, on peut se déguiser style Portier de Nuit… Oh oui, on tient quelque chose là, on raconte une histoire, on communique… C’est cool and so trendy !

Olivier MARIE – Goûts d’Ouest

Précision / Averti de la parution de cette tribune, l’un des restaurateurs présents tient à préciser que lors du dîner, « il n’y avait rien de malsain. Je ne suis pas resté après et ne sais donc pas s’il y a eu d’éventuels dérapages, mais lors du dîner, j’ai rencontré des gens intéressants, sans mauvais goût. Sur le plan personnel, ce lieu me parle puisque mon père y a été détenu pendant la guerre. C’est une façon de rendre hommage aux actions que ces résistants ont pu mener. Pourquoi ne pas s’interroger également sur l’existence de l’un des grands palaces parisiens qui fût le siège de la Gestapo ? On dort à l’étage alors que l’on a torturé à la cave… Je comprends que l’on ait un oeil critique, mais il faut retenir l’esprit positif de ce repas, » qui a été réalisé bénévolement par les maisons concernées.

(Photo prise lors du repas de Eric Guérin à la prison de Vannes.)

Écrit par Olivier Marie

Journaliste culinaire professionnel écumant les salles de restaurant et les cuisines de l'Ouest depuis plus de dix ans.
3 commentaires
  1. Olivier Samson 1 octobre 2014

    Cher olivier, cher jean Yves
    Je ne porterais de jugement ni sur cette soirée Jean Yves , ni sur ton sentiment olivier…Chacun est libre …..ce genre de lieu ( la prison) est dans les deux cas (vide ou en exercice)sujet de discussion et d’interrogations ….!!!! Notre repas , l’année dernière pour la semaine du goût , à la prison de Vannes , pour les détenus et défendu par les plus hautes autorités locales, a finalement été mal perçu par quelques uns de nos clients et des inconnus( coup de fil d’injures)…Nous ne renouvellerons donc pas cette action… Pas facile de plaire à tout le monde.. Bizhh

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  2. GAUTRON 6 octobre 2014

    Après relecture de l’article, je me décide à répondre.
    Cet évènement ne m a pas choqué. Nous sommes dans une société ou pas mal de personnes s’emmerdent, elles recherchent donc des moments chocs, elles poussent les limites comme ton titre l’indique, soit! Mais je ne suis pas sure que les personnes ayant assisté à ce diner connaissaient toutes, l’historique de cette prison- je ne la connaissais pas- Se sont elles posées la question avant de réserver? Alors oui, effectivement si on se penche sur son histoire, on peut réfléchir … les limites ne sont pas les mêmes pour chacun, il me semble que par notre propre vécu, le curseur est très variable.

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    • Corinne 10 octobre 2014

      ça me plaît bien cet article !!!! Un peu de décence !!! Le problème est bien la variabilité du curseur mais il est bon de le replacer au bon endroit !!!!!

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Des limites du repas spectacle…

par Olivier Marie temps de lecture : 4 min
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